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Nager en eaux troubles s’inscrit dans un travail de recherche développé lors d’une résidence artistique en 2024-2025, dans le Beaujolais. La figure de la baigneuse en immersion jusqu’à la limite de l’asphyxie, submergée par les tensions écologiques et sociales actuelles, entre en résonance avec l’enjeu symbolique de la montée des eaux. Les baigneuses sont dans une posture inerte. Elles sont portées à leur insu par le courant mais ne luttent pas. Il y a dans leur posture une forme de résilience, d’abandon.

Les figures sont obtenues par empreintes dans un même moule. Le geste d’impression révèle la mémoire des failles de la terre. Le geste crée la fissure, il érode. L’utilisation d’un moule unique pour toutes les figures qui en émergent, renvoie à l’unité du vivant, à l’interdépendance des corps. Cette mise en forme engage une réflexion sur la cohabitation et sur les transformations du monde opérées par l’humain, affectant l’ensemble du vivant.

Le miroir, dispositif critique, tient une place centrale dans ce travail. Il introduit une dimension réflexive qui engage le regardeur dans un processus d’introspection. Se confronter à son reflet engage une reconsidération de soi. Comment voulons nous être au monde ? Le miroir est recouvert d’éclats fragmentés. L’image vole en fragments. Notre propre reflet n’est plus intègre. Dans ce bain d’éclats, les baigneuses risquent alors autant la noyade que la blessure. Les lunettes de piscine apparaissent comme un apparat nécessaire pour continuer à évoluer dans ce courant qui emporte.

L’usage de véritables lunettes introduit un glissement vers le réel et permet de réaliser des inclusions de miroir jusqu’au contact avec le regard même, grâce à une résine. Les yeux sont dissimulés, immergés dans ces éclats de miroir. Le miroir est omniprésent, envahissant jusqu’à occulter la vision. L’utilisation de la résine, c’est la liquidité du matériau qui se fige dans le temps, emprisonnant les corps en mouvement, comme quand l’eau devient glace. Tous les éléments de la scène deviennent alors prisonniers. Les éclats de miroir sont rendus statiques.

Une partie de ces œuvres ont été exposées durant plusieurs mois dans des lieux publics du territoire, en extérieur. Je voulais pouvoir observer l’évolution des matériaux laissés en proie aux aléas du vivant dans cet espace. Les pièces ont évolué au fil des saison, des activités humaines et animales. C’est finalement l’eau qui aura eu l’impact le plus significatif sur les œuvres : la pluie a ramené à la terre la suie qui colorait de noir les pièces cuite en raku, le gel a fait onduler la résine comme le mouvement d’une surface d’eau. Un dialogue s’est instauré, que je ne pouvais pas maîtriser, seulement documenter. Laisser l’œuvre s’altérer, c’est aussi le travail de laisser partir cette part de soi, cette part d’intime, et renoncer à sa pleine propriété.

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